lundi 13 juin 2011

Raconter une histoire

     En l'espace de vingt-quatre heures, on m'a raconté trois histoires : deux au théâtre et une au cinéma.
 Massacre à Paris de Christopher Marlowe, mis en scène par Irène Favier au Théâtre 13 a été le premier spectacle du week-end et le point de départ pour moi d'une réflexion sur la mise en scène. Si j'avais dû écrire un article seulement sur cette pièce, je l'aurais intitulé "Mettre en scène, c'est choisir". Cependant j'ai penché ensuite pour la notion plus large de " narration" et du fait-même de raconter des histoires. 
J'ai vu ensuite Le Gamin au vélo des frères Dardenne, prix du Jury à Cannes et La Banane américaine, pièce écrite, interprétée et mise en scène par Elise Noiraud au théâtre de la Loge.
Il est très instructif d'aller voir des pièces de théâtre, surtout dirigées par de jeunes metteurs en scènes. Mis à part les Dardenne, les pièces de théâtre citées ci-dessus sont dirigées par des metteurs en scènes de moins de trente ans et il s'agit de leur première création.
Deux jeunes femmes contre deux vieux mecs, le combat avait tout l'air de respecter la parité.    Pourtant il ne s'agira pas ici d'opposer les sexes, ni qui que ce soit d'ailleurs. Je souhaite simplement faire part de ce qui a surgi dans mon esprit au fil de cette fin de semaine et de l'adresser à la foule (qui compte pour l'instant deux membres, youpi !).

    L'histoire en soi n'est pas le coeur du sujet, bizarrement. Une épopée historique, un drame social et un récit autobiographique ne peuvent être comparés. 
Tout réside donc, selon moi, dans le choix du ton adopté et dans la place que l'on souhaite occuper lorsqu'on décide, un jour, de raconter une histoire.

    Massacre à Paris m'a frappée par ce qui m'est apparu comme un non-choix de mise en scène. En effet, la mise en scène de cette pièce -- quasi inconnue d'un dramaturge élisabéthain et traitant de la Saint-Barthélémy --  est un concentré sous forme de flashes de pratiquement tout ce que l'on peut faire aujourd'hui sur une scène de théâtre avec peu de moyens : 
un écran blanc en fond de scène sur lequel un  vidéoprojecteur balance des toiles de Rothko and co, de la peinture rouge jetée sur l'écran à la Pollock par les comédiens, deux rubans blancs au sol éclairés de rouge tel des néons, des comédiens vêtus de noirs alternant jeu classique, pantomime, bribes chantées de "Oh happy day", murmures simultanés et langage contemporain permettant de briser le classicisme des vers de l'auteur...
Raconter, sur fond de massacre, les passions des grands de ce monde est une gageure, d'autant plus si l'on choisit de colorier tout cela au feutre aléatoire sous une boule à facettes éclairée par un stroboscope. Charles IX est montré très finement manipulé comme un pantin par Catherine de Médicis au début de la pièce, et c'est la même sensation que j'ai ressentie à la fin concernant les comédiens, à qui l'on fait faire cent pas, cent ruptures, cent personnages, si bien qu'ils nous perdent, nous, spectateurs.
Mettre en scène, c'est choisir et donc renoncer. Il y a beaucoup de travail dans cette mise en scène, beaucoup de rythme, c'est indéniable. Cependant malgré leurs cris et leurs corps, les comédiens sont moins visibles sur scène que celle que l'on aurait dû et voulu oublier et qui sans cesse nous apparaît, la metteur en scène. 


   Dans la mise en scène des Dardenne, tout est au service des comédiens et de l'histoire. Des mouvements de caméra, souvent à l'épaule, peu de découpage, un montage subtil et intelligent des séquences permettent la naissance d'une émotion, car elle est autorisée et permise chez eux, jamais imposée. 
L'histoire est simple, banale : Cyril, un petit garçon, aime son papa, qui lui, a décidé de refaire sa vie et l'a laissé sans nouvelles et sans son vélo dans un foyer dont l'enfant n'a de cesse de s'échapper. 
L'empreinte la plus marquée de mise en scène des Dardenne n'est pas visuelle, elle est auditive.  Ce sont les notes du concerto n°5 de Beethoven que les frères cinéastes se sont accordés afin d'accompagner des moments charnières du film. 



    Le dernier spectacle est encore tout autre chose. La Banane américaine est l'histoire personnelle de l'enfance de l'auteur, mise en scène et interprétée par ses soins. Elise Noiraud parvient à raconter son histoire avec beaucoup de pudeur et de distance, et à jouer cette polyphonie familiale de façon précise et touchante. 
Une chaise et un coffre renfermant trois accessoires suffisent au décor. La lumière fait naître de façon fluide et discrète des espaces sur le plateau, tandis que la bande sonore utilisée avec parcimonie colore le fond de certaines scènes. 
Elise Noiraud montre avec finesse et précision les dessous d'une famille ordinaire. J'ai ri et j'ai été très touchée par la délicatesse de cette pièce. 

    En conclusion, cette fin de semaine, riche en images et en histoires, m'a montré que pour raconter des histoires, il fallait qu'elles aient un sens pour ceux qui ont choisi de nous les raconter. Irène Favier, la metteur en scène de Massacre à Paris, avec qui je me suis entretenue un court instant à la sortie de la pièce, m'a dit que l'histoire de Marlowe au fond ne l'intéressait pas plus que ça, que c'étaient les passions qui traversaient les personnages qui la passionnaient. Peut-être est-ce dans les fondements de ce choix-là qu'il faut s'interroger. Le thème est-il suffisant lorsqu'on veut raconter une histoire ? La pièce en soi, ses scènes, ses personnages sont-ils si interchangeables que ça ?
  Alors s' il est vrai que certaines personnes ont le don de parler de n'importe quoi et d'intéresser n'importe qui, ceux qui modestement décident de raconter des histoires à la foule doivent, il me semble, être tout entier dédiés à elles et y croire à tel point, qu'ils disparaissent. 

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